
Dans ses publications sur les réseaux sociaux signées sous le nom de Fa’nzenu Tanu (ou A Yi Tanu), l’écrivain et universitaire camerounais Patrice Nganang développe une critique acerbe qu’il nomme « l’analphabétisme bamiléké ».
Pour lui, cet analphabétisme ne désigne pas une incapacité à lire le français ou l’anglais, mais le fait que l’immense majorité des Bamilékés sont illettrés dans leurs propres langues maternelles (comme le medumba, le fe’efe’e, le ghomala’, etc.).
Ses arguments s’articulent autour de plusieurs constats majeurs :
- Le monopole de la lecture religieuse : Tanu prend l’exemple des cultes à l’église protestante en pays bamiléké (notamment à Bangangté). Contrairement à l’Occident où la Réforme a poussé chaque fidèle à posséder et lire la Bible, en pays bamiléké, seul le pasteur possède et lit la Bible dans la langue locale. Les fidèles ne lisent que des carnets de cantiques, reproduisant selon lui une situation similaire à celle de l’Europe du XVe siècle.
- La disparition de la tradition littéraire : Il affirme que cet illettrisme dans les langues locales a causé la disparition de la poésie parlée, un genre séculaire bantou qui ne se transmet plus par l’écrit parmi les populations concernées. La déconnexion culturelle et culinaire : Dans une critique plus ironique, il souligne que cet analphabétisme pousse les communautés à traduire et nommer leurs propres réalités culturelles en français plutôt que dans leur langue. Il cite l’exemple du plat traditionnel NYA’, que la population a fini par appeler exclusivement « sauce jaune ».
Pourquoi les Bamiléké sont-ils si analphabètes dans leurs langues maternelles ?
C’est clair : à la différence des Nordistes, des Côtiers et des Béti, les Bamiléké sont absolument analphabètes dans leurs propres langues. Ils ne savent, ni l’écrire, ni la lire, et bien souvent, ni la parler. Ou d’ailleurs la comprendre. Oui, plusieurs ne la comprennent même pas. Et je parle ici des adultes, docteurs, pharmaciens, professeurs d’universités, ingénieurs. Mais aussi des paysans, des moto-taximen, etc. De tout le monde, quoi.
La cause n’est pas l’absence d’une langue véhiculaire, ni les mariages interethniques liés à l’exode rural, car par exemple les Bassa’a n’ont pas ce problème d’illettrisme qui est typiquement bamiléké. Je ne les prends que comme exemple, dans ce que j’ai appelé ‘les Côtiers’ ; j’aurais pu prendre les Moundang, dans ce que j’ai appelé ‘les Nordistes’, ou les Eton dans ce que j’ai appelé les Beti, ou d’ailleurs les Bamoun, à l’Ouest. Aucun d’eux n’a ce problème d’analphabétisme en sa langue maternelle. C’est un problème spécifique aux Bamiléké seulement. Les Bamiléké sont analphabètes à cause d’un problème bien précis : la cassure générationnelle qui a lieu dans chaque famille.
Je m’explique :
1) La génération des nés entre 1960 et 1975 est d’habitude versatile en langue maternelle, car elle a été éduquée par les parents, avec de grands-parents encore au village, grands-parents qui ne comprenaient pas le français, village où l’on allait justement pour apprendre ce qu’on appelait ‘le patois’.
2) La génération des nés entre 1980 et aujourd’hui, d’habitude est absolument illettrée, dans ce sens qu’elle ne sait ni lire, ni écrire, ni d’ailleurs parler le français, parce que l’Etat n’a pas pris le relais du travail que faisaient les grands-parents du village, tous morts entre-temps.
3) Les nés après 2000, c’est français à 100%, avec un accent de Paris, cela, même en plein village, car à Bangangté par exemple, il y a trois radios, Radio Medumba, Radio Waceko et Radio UDM, et toutes n’émettent qu’en français, avec RFI qui émet en plein Bangangté en FM. Ça fait que, à Bangangté, on parle français à 100%, ce qui est le cas aussi dans tous les villages bamilékés. Les festivals qui ont lieu au village, substituts des grands-parents morts, se font tous en français. Les deuils, en français. Les intronisations de chefs, en français. Le La’akam, en français, même si de temps en temps, certains discours des chefs sont délivré en « patois ». Mais le français est dominant, peut-être pour le vouloir faire comprendre aux étrangers et invités, ce qui se passe.
Camerounais, ne riez pas : si ce phénomène n’a pas encore lieu dans d’autres villages Grassfields, il arrive à grands pas en l’absence d’une langue véhiculaire utilisée dans les médias, radio, télé, comme partout ailleurs en Afrique, sauf au Cameroun et en Côte d’ivoire, car l’Etat doit jouer son rôle régalien ici. Et l’Etat camerounais ne le joue pas. Mais surtout, lisez bien ce que je dis : chez les Bamiléké, c’est la génération des cadets, des nés en 1980 et après, qui est absolument analphabète en langues bamiléké, c’est-à-dire, qui ne sait ni lire, ni écrire, ni parler, et ne comprend même pas sa langue maternelle, parce que l’Etat n’a pas pris le relais des grands-parents (comme avec la génération des Bamiléké nés entre 1960-1975) et imposé des langues véhiculaires. Le folklorisme bamileké actuel est un cache-sexe de leur analphabétisme : ils ne savent ni lire, ni écrire leurs langues, et se fixent sur des fétiches : le ndop. La nature ayant horreur du vide, le français occupe ce vide, et fait des Bamiléké les plus francophones d’Afrique. Qui l’aurait cru ! Ce que nous vivons, c’est la défaite de l’Etat camerounais, c’est-à-dire, l’absence de politique de langues nationales.
Tanu































